Cours - 2. Morphologie et lexicologie
2.2. Mots possibles et mots attestés
Le second point concerne la différence entre morphologie et lexicologie. Ce sont deux domaines bien différents : la lexicologie présuppose la morphologie mais pas l’inverse. La lexicologie, c’est l’étude des mots et des morphèmes de la langue, de leurs propriétés phonologiques, morphologiques, syntaxiques et sémantiques, et également de leur formation et de leur origine. De plus, la lexicologie ne prend pas en compte la flexion des mots, c’est-à-dire la variation des mots en fonction de leur emploi dans la phrase. Cela concerne notamment la variation en nombre et en genre pour les noms et les adjectifs, et la variation en temps et personne pour les verbes.
Point important ici : la lexicologie s’intéresse uniquement aux mots existants, c’est-à-dire aux mots attestés dans l’usage de la langue. Il appartient donc à la lexicologie de se prononcer sur l’existence ou non de certaines formes complexes. Ainsi, il appartient à la lexicologie d’expliquer pourquoi les verbes dérivés décréer ou désinventer n’existent pas. Pourquoi ne les trouve-t-on pas dans les dictionnaires ? Ces verbes sont parfaitement réguliers sur le plan morphologique : ils sont formés à partir des verbes créer et inventer, sur le même modèle que défaire (faire) ou désarmer (armer). Il s’agit donc là d’un problème typique de lexicologie. En l’occurrence, c’est un problème sémantique qui relève du sens commun ; créer et inventer décrivent des processus irréversibles. Le verbe désinventer existe cependant car il existe au moins une attestation dans l’usage de la langue ; un scientifique a dit un jour à la radio “On ne peut pas désinventer la bombe atomique”. Son propos est compréhensible. La morphologie permet de rendre compte de ce néologisme (point de vue du locuteur) et de l’interprétation que nous faisons de ce mot dans l’énoncé (point de vue de l’auditeur).
La morphologie n’a pas à se prononcer sur l’existence ou non des mots dans les dictionnaires ou ailleurs. La morphologie est de nature formelle, elle se contente de dégager les règles de formation des mots complexes notamment. Dans le cas de décrer et désinventer, elle se contente de dire que ces mots sont possibles. C’est seulement l’usage qui décide si ces mots doivent ou non être pris en compte par la lexicologie. Le mot décidabilité (formé à partir de l’adjectif décidable) par exemple n’est pas attesté dans la plupart des dictionnaires et pourtant il est d’un usage courant en science et plus particulièrement en épistémologie.
Autre exemple ; le suffixe -able permet de former un adjectif à partir d’un verbe avec pour signification "qui peut être...". Ainsi, les adjectifs vendable et modifiable ont une signification construite par dérivation : "qui peut être vendu", "qui peut être modifié". L’adjectif cyclable (piste cyclable) appartient au même paradigme de mots complexes formés par dérivation. L’analyse morphologique nous invite donc à restituer le verbe cycler pour une signification de l’adjectif : "qui peut être cyclé". Il serait tout à fait possible de statuer sur une formation irrégulière dès lors que l’on considère que le verbe cycler "n’existe pas", du fait notamment qu’il est absent de la plupart des dictionnaires usuels. En fait, son absence dans les dictionnaires s’explique par des contraintes éditoriales liées à l’usage des mots, mais ce verbe est bien attesté en français comme le prouve sa présence dans un dictionnaire tel que le TLF (Trésor de la Langue Française) qui repose uniquement sur des attestations dans la langue. La morphologie a donc pour objet de définir ce qui est possible à partir de régularités et la lexicologie a pour objet l’usage qui est fait des mots dans la langue. Le verbe cycler est ainsi possible, nécessaire et attesté (mais avec une très faible occurrence).
La principale conséquence de cette distinction entre lexicologie et morphologie, est que la morphologie est à même de rendre compte des mots ou des morphèmes qui n’ont pas d’attestation dans la langue. C’est le cas notamment des verbes - possibles mais non attestés - *prisonner dans emprisonner et *ratiser dans dératiser. Ce qui compte donc pour la morphologie, ce sont les règles et non les éléments sur lesquels elles opèrent. Il en sera de même en syntaxe. Ce qui est pertinent pour la syntaxe ce sont les catégories et les fonctions et non pas les éléments eux-mêmes qui forment la phrase et qui relèvent d’un choix de la part du locuteur. Ce qui sera pertinent pour l’analyse syntaxique sera la grammaticalité de la phrase et non son acceptabilité, c’est-à-dire son interprétation sémantique.
En résumé, la morphologie énonce les règles qui expliquent la forme des mots (ce qui est possible) alors que la lexicologie rend compte de l’usage des mots possibles, des mots attestés ; mots fréquents, rares ou très rares.